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annales 8

MY STUDIO french flag

Le choix d'un moyen d'expression est bien évidemment une affaire de tempérament. J'aime le dessin à la plume pour son caractère implacable, son austérité, sa fraîcheur. De chaque trait naît une définition et une affirmation sur quoi il n'y a plus à revenir. Donné, il ne se reprend plus. Réfléchi, tracé trop rapidement, il ne suppose nulle hésitation dans son intériorité ni dans ses rapports avec les autres traits. Je tiens l'emploi du grattoir pour une hérésie qui énonce le tâtonnement et qui, techniquement salit le blanc du papier blanc, crée un gris non voulu. Ce blanc que réserve le trait, c'est tout le dessin tel qu'en moi-même il correspond à l'expression d'une sensation, d'un sentiment, d'une idée. Les noirs les plus profonds, jamais bouchés cependant, ne sont pas dominants. C'est par les blancs que je m'exprime, ce sont les blancs que je dessine.
J'abhorre la magie et je hais le mystère : mon romantisme aspire aux belles idées claires, nues, souples comme une lame, décidées en arabesques, ces épures en mouvement génératrices d'infinis développements, négations d'imprécis, volontés affirmées en son de harpe, rayonnantes, tranchées dans l'espace du temps qui, pour nous, s'écoule inexorablement.
J'aime la nature et les hommes qui sont d'elle. Je fais le portrait d'un arbre comme celui de mon semblable. J'en fais le tour à partir du point fixe où j'ai choisi de me placer, fidèle au spectacle que ce lieu m'offre, conscient qu'il est en bien d'autres possibles comme je sais que l'être dont je traduis un aspect n'est celui-ci ou celui-là qu'avec moi, parce qu'il se sait observé par moi, qu'il est lui-même mais en représentation et que nous nous reflétons. Un portrait ne ressemble qu'à l'instant de l'échange. Il n'est qu'un moment défini de la compréhension que j'ai de mon modèle, il ne dénonce que moi, il ne fixe qu'un temps de mon évolution qui ne se peut mesurer qu'à celle d'autrui, homme, arbres ou objet crée par d'autres.

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ANGELS TRIO

Je ne suis pas parti de rien. C'est un bonheur que j'ai le mérite de reconnaître. Mes parents m'ont légué une jolie fortune, fruit de toutes les sueurs de burnous et de l'habileté dont ils firent preuve au sein des terres-rouges d'Oranie, dans les plantations de vignes, le commerce des vins, hérités de leurs familles.
En 1938, j'ai vendu les domaines, placé savamment mon argent. Cela, je sais le faire. L'éducation… Puis j'ai acquis l'hôtel particulier dans lequel je vis depuis, aux abords immédiats du Bois de Boulogne. Aujourd'hui, aux heures où se termine la guerre d'Algérie, mon opération alors jugée déraisonnable, peut apparaître comme un trait de génie. Je le laisse croire ; au besoin je le suggère. Avec dignité et modestie. Le flair fait partie de ma légende. Certes, je sais aider la chance, j'en ai eu à revendre et j'espère bien en avoir plus encore, cependant je touche du bois. Ce n'est pas que je sois le moins du monde superstitieux, mais sait-on jamais ?
J'ai fait transformer en atelier le dernier étage de l'immeuble. J'y travaille dans une cage de lumière de vingt mètres sur quinze. Mon horizon, aussi loin que le regard s'y étend, est fait de verdure, mon parterre, de courts de tennis. Ici, pas de palissades, nuls murs lépreux couverts de ces affiches que les amis de mes amis Claude et Théodore, placardent afin d'y revendiquer insolemment et toujours, la Paix, là ou ailleurs. Je m'isole dans l'atelier par des vélums et des tentures mauresques. Cela fait très fin de siècle, je veux dire le dernier, et correspond aux goûts profonds que j'en ai. Je suis le Carolus-Durand de la peinture d'avant-garde, en quelque sorte le roi du conformisme actuel.
Cette situation ne signifie pas que j'exerce à froid la fonction de peindre. Je travaille avec joie, en toute clarté, dans la paix d'un accord constant avec moi-même. Je ne suis pas de ceux qui se dupent. Mon sentiment d'artiste épouse le moule de pensées et d'actions d'une société à laquelle j'adhère pleinement, que j'exprime totalement, que j'aime et qu'à l'occasion je sais défendre avec assez de ruses et de connaissances pour savoir éviter les risques physiques ainsi que le mauvais goût de l'outrance. Je ne me bats que par personne interposée. Il n'y a que les imbéciles qui se font tuer.

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